Togo : le tabou des règles freine la carrière sportive des jeunes filles
À première vue, les terrains de sport au Togo vibrent au rythme des ambitions de la jeunesse. Football, handball, athlétisme… Les disciplines se développent, et les jeunes filles y prennent progressivement leur place. Pourtant, derrière cette dynamique, un obstacle silencieux persiste : les menstruations, encore entourées de tabou, freinent la pratique sportive de nombreuses adolescentes.
Dans les stades comme dans les cours d’école, le sujet reste largement évité. « Quand j’ai mes règles, je préfère ne pas m’entraîner », confie Anaïs, 16 ans, joueuse de handball dans un club de Lomé. Comme elle, beaucoup de jeunes filles réduisent leurs efforts, s’absentent ou abandonnent temporairement le sport durant leur cycle menstruel.
Les chiffres illustrent l’ampleur du problème. Selon une étude nationale réalisée en 2017 par Bornefonden et ses partenaires sur la gestion de l’hygiène menstruelle, plus de 47 % des filles togolaises ne savent pas que les règles sont un phénomène naturel, et 44,3 % déclarent n’avoir reçu aucune information avant leurs premières menstruations. Dans les établissements scolaires, 68 % des élèves ignorent presque tout de la gestion des menstruations.


Ce manque d’éducation a des conséquences directes. La peur, la honte ou l’incompréhension dominent souvent les premières expériences. L’étude révèle que de nombreuses adolescentes ressentent de l’anxiété et adoptent des comportements d’évitement, notamment en s’éloignant des activités physiques. Selon une enquête menée par PUMA et Modibodi auprès d’un millier d’adolescentes à travers le monde, une jeune fille sur deux abandonne le sport à cause des menstruations, principalement en raison de la douleur, de la peur des fuites et du malaise ressenti pendant les règles.
Le poids des croyances et des interdits
Au-delà du manque d’information, les croyances culturelles continuent d’influencer fortement les comportements. Dans certaines communautés, notamment dans la région centrale majoritairement musulmane, les règles sont perçues comme « impures » ou associées à des interdits sociaux. Les jeunes filles sont parfois découragées de participer à certaines activités, y compris sportives.
Ces représentations ne sont pas sans impact. Elles alimentent une autocensure chez les adolescentes, qui préfèrent se retirer des entraînements pour éviter les moqueries, les fuites accidentelles ou les jugements. Dans un environnement sportif déjà exigeant, cette pression supplémentaire peut être déterminante. Mafille Woedikou, footballeuse évoluant aujourd’hui en France, nous a confié qu’elle n’a jamais informé son entraîneur qu’elle était menstruée, par peur d’être jugée et par honte. « Ce n’est qu’une fois en France que j’ai compris l’importance de parler de ce sujet et j’ai découvert les dispositifs qui existaient pour nous accompagner, nous les sportives, tout au long de notre cycle », a affirmé l’internationale togolaise.

L’un des obstacles majeurs reste l’absence d’infrastructures adaptées. Dans de nombreuses écoles et centres ou clubs sportifs, les installations sanitaires ne permettent pas aux filles de gérer leurs règles dans des conditions dignes. L’étude de Bornefonden en 2017 souligne que les établissements scolaires manquent souvent de toilettes adéquates, d’eau ou d’espaces pour se changer.
Dans ce contexte, pratiquer un sport devient un défi logistique. « Il n’y a pas d’endroit pour se changer ou vérifier si tout va bien », explique une athlète. Résultat, certaines préfèrent ne pas venir aux entraînements pendant leurs règles, compromettant leur progression.
Un impact direct sur les performances
Les menstruations ne sont pas seulement un enjeu social ou culturel, elles influencent aussi les performances sportives. Les douleurs abdominales, la fatigue ou les malaises sont fréquents : près de 9 filles sur 10 déclarent ressentir des symptômes pendant leurs règles d’après les données des organisations dont l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS).
Sans accompagnement médical ni encadrement adapté, ces difficultés peuvent entraîner une baisse de performance. À long terme, elles contribuent à décourager les jeunes sportives, certaines allant jusqu’à abandonner leur discipline.
Briser le silence, un enjeu de droits humains
Au-delà du sport, la question des menstruations touche aux droits fondamentaux. Le manque d’accès à l’information, à des produits hygiéniques et à des infrastructures adaptées constitue une forme d’inégalité qui limite la participation des filles à la vie sociale.
Des initiatives locales commencent à émerger, portées par des ONG et des associations comme l’Association Djila, qui œuvrent à briser le silence autour des menstruations dans le sport. À travers son projet « Mon cycle, ma performance », l’organisation forme et accompagne les jeunes filles sportives afin de mieux comprendre et maîtriser leur cycle menstruel, avec pour objectif d’améliorer leurs performances et leur confiance sur le terrain.
Ces programmes incluent des sessions d’éducation, des échanges avec des encadreurs sportifs et des conseils pratiques pour concilier activité physique et menstruations. Une approche encore rare, mais importante dans un contexte où les idées reçues dominent. Malgré ces avancées, les efforts restent insuffisants face à l’ampleur du défi.
Pour Elisabeth Apampa, féministe et présidente de l’association Iyawo qui fait la promotion de la jeune fille au Togo, la solution passe par une approche globale : “intégrer l’éducation menstruelle dans les programmes scolaires, améliorer les infrastructures et lever les tabous à travers des campagnes publiques.”, a-t-elle expliqué.
Dans un pays où le sport représente un levier d’émancipation, ignorer la question des menstruations revient à exclure silencieusement une partie de la jeunesse. Permettre aux jeunes filles de pratiquer sans contrainte, c’est non seulement améliorer leurs performances, mais aussi renforcer leur confiance et leur autonomie.
Cette publication WanaData a été soutenue par Code for Africa et la Digital Democracy Initiative dans le cadre du projet Digitalise Youth, financé par le Partenariat Européen pour la Démocratie (EPD).