Togo : quand la désinformation cible les femmes dans l’espace public
Au Togo, un phénomène numérique gagne du terrain : la désinformation genrée. De fausses informations, nourries par des stéréotypes sexistes, circulent en ligne pour discréditer des femmes engagées en politique, dans le journalisme ou dans la vie associative, notamment des militantes féministes. L’objectif, selon les acteurs qui documentent le phénomène, est aussi de les dissuader de prendre la parole publiquement ou de s’exprimer sur des sujets considérés comme sensibles.
« Les femmes qui s’engagent en politique, dans la vie sociale ou culturelle, ou qui exercent certaines professions, sont fréquemment prises pour cibles », explique Sika Gnagniko-Bossou, coordinatrice de TogoCheck, un média spécialisé dans la vérification des faits. Sa structure définit la désinformation genrée comme la diffusion d’informations fausses destinées à nuire à une personne, en s’appuyant sur des récits et des stéréotypes sexistes qui renforcent les rôles traditionnellement assignés aux femmes dans la société.
Cette forme de manipulation s’inscrit dans un phénomène plus large : la violence fondée sur le genre facilitée par les technologies. Celle-ci englobe notamment le harcèlement en ligne, le partage non consenti d’images intimes, les menaces et différentes formes de traque ou d’intimidation numériques. La désinformation genrée constitue donc un volet spécifique de ces violences, mais elle reste difficile à mesurer isolément.
Les données disponibles permettent toutefois de prendre la mesure du phénomène plus large. Selon ONU Femmes, entre 16 % et 58 % des femmes et des filles déclarent avoir subi une forme de cyberviolence, selon les pays étudiés. La désinformation et la diffamation comptent parmi les manifestations recensées, aux côtés du harcèlement et des discours de haine. Les Nations unies estiment également qu’une part importante des femmes présentes en ligne a déjà été exposée à des violences numériques, directement ou comme témoin.

Ces statistiques portent toutefois sur l’ensemble des violences facilitées par les technologies et non sur la seule désinformation genrée. Le manque d’indicateurs spécifiques complique donc l’évaluation de son ampleur réelle, un constat également relevé par les chercheurs et les organisations engagées sur le terrain, comme TogoCheck.
Un phénomène qui s’inscrit dans un contexte d’inégalités
La désinformation genrée ne se développe pas dans un vide social. Elle s’inscrit dans un contexte marqué par des inégalités persistantes entre les femmes et les hommes.
Selon les données du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), le Togo reste confronté à d’importantes disparités de genre, notamment en matière de santé, d’éducation et d’accès aux ressources. Une enquête démographique et de santé menée en 2015 indiquait par ailleurs qu’environ une Togolaise sur trois âgée de plus de 15 ans avait subi au moins une fois des violences physiques ou sexuelles.
Dans ce contexte, les réseaux sociaux peuvent devenir un nouvel espace de reproduction des préjugés existants. Selon TogoCheck, les récits sexistes peuvent notamment se multiplier pendant les périodes électorales, lorsque les personnalités publiques font l’objet d’une exposition accrue.
Les femmes engagées dans la vie publique peuvent alors être attaquées non seulement sur leurs positions ou leurs activités, mais aussi sur leur apparence, leur vie privée, leur moralité ou leur conformité aux normes sociales traditionnellement associées à leur genre.
Une riposte encore fragile
Face à cette réalité, plusieurs initiatives tentent de renforcer la prévention et la détection de ces contenus. En 2023, TogoCheck a lancé, avec l’Africa Women Journalism Project, l’outil de signalement #Naka. Il permet aux internautes de signaler des contenus suspects ou potentiellement liés à des violences et à des discriminations fondées sur le genre.
De son côté, l’Association des femmes professionnelles des médias du Togo (AFPM-Togo) mène des actions de sensibilisation auprès des journalistes et des jeunes. Son initiative consacrée aux femmes et aux médias vise notamment à renforcer les capacités de vérification de l’information et à promouvoir des communautés davantage résilientes face à la désinformation.
Le cadre juridique prévoit également des sanctions. L’article 497 du Code pénal togolais peut notamment être invoqué dans certaines affaires liées à la diffusion de fausses informations. Mais les acteurs de terrain estiment que ces dispositions restent encore largement méconnues du public.
Au-delà de la réponse judiciaire, un autre défi demeure. Comment mesurer précisément le phénomène ? Faute de données suffisamment détaillées sur la désinformation genrée, il reste difficile d’en déterminer l’ampleur, d’identifier ses principales victimes ou encore d’évaluer son évolution dans le temps.
Pour les organisations mobilisées sur cette question, la réponse passe donc aussi par l’éducation aux médias et à l’information. Une nécessité qui concerne autant les grandes villes que les zones rurales.
Car derrière les publications, les messages et les rumeurs qui circulent sur les écrans se joue une question bien réelle : celle de la capacité des femmes à participer pleinement au débat public sans que leur engagement ne devienne un motif d’intimidation, de stigmatisation ou de mise à l’écart.
Cette publication WanaData a été soutenue par Code for Africa et la Digital Democracy Initiative dans le cadre du projet Digitalise Youth, financé par le Partenariat Européen pour la Démocratie (EPD).
Image d’illustration générée par l’IA