Togo : les filles de rue et leurs enfants, une identité en pointillé

À Lomé, derrière l’agitation des marchés, du littoral, des bidonvilles et des quartiers précaires, une population reste largement sous-représentée et échappe encore aux statistiques officielles : les jeunes filles vivant dans la rue et leurs enfants. Peu prises en compte dans les données publiques, elles cumulent exclusion sociale, marginalisation et souvent inexistence administrative, ce qui limite leur accès aux services de base, à la protection et aux droits fondamentaux. Cette invisibilité structurelle renforce leur vulnérabilité et entraîne des conséquences durables sur leur avenir ainsi que celui de leurs enfants.

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Selon une analyse de la situation des enfants en situation de rue au Togo, réalisée en 2015 par les autorités togolaises et l’Unicef Togo, révèle que 5 594 enfants, dont 568 filles, vivaient en situation de rue, avec environ 50 % à Lomé et seulement 10 % de filles. Toutefois, ces chiffres sont aujourd’hui considérés comme largement sous-estimés par plusieurs organisations de protection des droits de l’enfant, notamment en raison de la difficulté à capter une population mobile, souvent invisible et en constante évolution. À cela s’ajoute un manque de données actualisées et fiables, qui complique la mise en place de réponses efficaces. Sur le terrain, les acteurs sociaux constatent une aggravation du phénomène, avec des enfants de plus en plus jeunes et exposés à de multiples formes de vulnérabilité.

Des données plus récentes issues du terrain viennent confirmer cette tendance à la sous-évaluation. Hälsa International Togo, une organisation spécialisée dans l’accompagnement des enfants et jeunes en situation de rue, rapporte qu’entre octobre et décembre 2024, plus de 350 jeunes filles âgées de 14 à 22 ans ont été identifiées dans la capitale, dans le cadre d’un projet d’appui aux filles de rue mères. Ces chiffres mettent en lumière une féminisation progressive du phénomène, longtemps perçu comme majoritairement masculin. Ils révèlent également des situations de grande précarité, où de nombreuses jeunes filles assument déjà des responsabilités parentales, souvent sans accès aux soins, à l’éducation ou à des mécanismes de protection adaptés.

Les filles de rue en formation avec l’équipe de l’ONG Hälsa International Togo
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Parmi ces jeunes filles, une tendance particulièrement préoccupante se dégage : près de 4 sur 5 sont déjà mères, souvent d’un ou deux enfants, soit environ 80 % des filles en situation de rue à Lomé. Cette réalité met en évidence une féminisation croissante du phénomène et souligne des enjeux critiques liés à la maternité précoce, à la protection de l’enfance et à l’accès aux services de santé et d’accompagnement social. Elle appelle à une meilleure coordination entre les acteurs publics et les organisations de terrain afin de briser le cycle de vulnérabilité intergénérationnelle.

Ces éléments soulignent l’urgence de renforcer les dispositifs de prise en charge et de développer des réponses adaptées à cette population particulièrement vulnérable. Livrées à elles-mêmes à la suite de parcours souvent marqués par la pauvreté, les ruptures familiales ou les violences, ces adolescentes se retrouvent dans des situations d’extrême précarité une fois dans la rue. Exposées à l’insécurité, à l’exploitation et à l’absence quasi totale de mécanismes de protection, elles développent des stratégies de survie qui les placent à haut risque. Les grossesses précoces y sont particulièrement fréquentes, survenant dans des contextes de violences, de coercition ou de relations transactionnelles. Faute d’accès aux soins, beaucoup accouchent sans assistance médicale, dans des conditions précaires mettant en danger leur santé et celle de leurs enfants.

Cependant, la forme d’invisibilité la plus critique reste administrative. La majorité des enfants nés dans la rue, tout comme leurs mères, ne disposent pas d’acte de naissance et se retrouvent ainsi sans existence juridique. Privés de ce document essentiel, ils ne peuvent accéder ni à l’école, ni aux soins, ni à une protection légale. Cette absence d’identité officielle entretient et renforce un cercle vicieux d’exclusion.

L’absence de données actualisées et fiables limite par ailleurs la mise en place de politiques publiques efficaces. Faute de recensement précis, ces jeunes mères restent hors des priorités institutionnelles, et les réponses proviennent essentiellement d’organisations locales aux moyens limités. Dans ce contexte, les experts plaident pour la mise en place d’un système national de collecte de données régulier et inclusif, capable de mieux refléter la réalité du terrain. Un tel dispositif permettrait d’orienter les politiques publiques, de cibler les interventions et de mobiliser davantage de ressources en faveur de ces populations particulièrement vulnérables.

Au-delà des chiffres, l’enjeu est fondamental : sans identité, il n’y a ni droits ni protection. Faciliter l’enregistrement des naissances, renforcer les dispositifs sociaux et créer des structures adaptées aux jeunes mères constituent des urgences. Sans cela, une génération entière risque de rester invisible et condamnée à reproduire la précarité.

Cette publication WanaData a été soutenue par Code for Africa et la Digital Democracy Initiative dans le cadre du projet Digitalise Youth, financé par le Partenariat Européen pour la Démocratie (EPD).

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